
Cette collection de chapitres rédigés par treize auteurs est le fruit d’une série de conférences tenue par des géographes français sur l’« impensé » de l’unité canadienne. La question qui figure en sous-titre de cet ouvrage, « What holds Canada together? » reçoit plusieurs réponses, qui toutes s’articulent autour de la pluralité des forces qui contribuent à l’unité canadienne. Une unité certes mythique et instable, mais construite sur des bases étonnamment pérennes : cycles politiques, culturels et géographiques récurrents, équilibres plus ou moins calculés entre groupes linguistiques majeurs, inclusion sinon réussie du moins promises aux nouveaux arrivants et groupes minoritaires, et politiques sociales égalitaires mais disputées. Ce serait donc l’instabilité même de ses structures politiques et sociales qui, depuis plus de deux siècles, sous-tendrait la relative unité de la fédération canadienne. L’autre pan de cette unité est décrit comme la distanciation identitaire qui marque à la fois certaines des politiques sociales et culturelles canadiennes et la culture populaire et médiatique. Cette distanciation de l’altérité prend la forme, par exemple, d’un multiculturalisme qui se refuse d’identifier des éléments culturels précis, préférant garder ses distances envers les particularismes des cultures concernées. Il prend aussi la forme de la relation du Canada envers le grand voisin américain ou les États originels français et britanniques, desquels sont empruntés de grands éléments de la culture canadienne, mais qui restent en sourdine ou se limitent au niveau symbolique.
Les exemples concrets qui viennent illustrer ces dimensions de l’unité instable du Canada incluent certains thèmes bien connus (la relation tendue avec les États-Unis, la lente émancipation toujours en cours de la Grande-Bretagne, les particularités du fédéralisme canadien), qui sont traités dans d’excellents chapitres synthétiques dans la première partie de cet ouvrage. Mais c’est dans la deuxième partie que se déploie vraiment l’argument qui fait l’originalité de ce livre. La présence de nombreuses communautés plus ou moins solidement constituées serait selon un des chapitres, un des éléments qui « tiennent le Canada ensemble ». La coexistence communautaire distanciée serait donc un élément clé de l’unité diversifiée canadienne. Cette dimension est renforcée par la flexibilité de l’État fédéral, qui comparativement à l’exemple espagnol aux prises avec des questions similaires, a réussi a déployer des politiques culturelles (à la fois volontaristes et plurielles), de citoyenneté (accessible et ouverte), et sociales qui ont su fonder une identité nationale suffisamment souple pour être acceptée par une grande partie de la population canadienne pourtant fragmentée. Il en est de même pour l’iconographie politique utilisée par différents échelons gouvernementaux, qui a su adopter et promouvoir des symboles axés principalement sur la nature et qui peuvent donc transcender la pluralité potentiellement conflictuelle des cultures.
La question du « tenir ensemble » canadien est si vaste, qu’il est difficile de vraiment y répondre de manière convaincante. Le présent ouvrage ne tente heureusement pas de fournir une réponse catégorique, mais il a le grand mérite de poser les bonnes questions et de proposer de nombreuses pistes de réflexion. On peut regretter l’absence d’un cadre théorique un peu plus rigoureux ou de données originales plus abondantes. Les auteurs auraient par ailleurs pu problématiser la fragmentation canadienne en question, qui n’est, selon certaines études, qu’une illusion, la plupart des Canadiens partageant plus ou moins les mêmes valeurs. Les forces centrifuges sont bien réelles, mais elles sont aussi fluctuantes qu’imprévisibles. Une analyse un peu plus poussée des axes de véritable différentiation (la religion est par exemple peu traitée) et de cohésion aurait pu enrichir le débat qui fait l’objet de ce livre.
Philippe Couton
Université d’Ottawa
http://www.cjsonline.ca/advancepub/couton10fr.html
December 2010
© Canadian Journal of Sociology