Canadian Journal of Sociology Online March - April 2002

Victoria Grace.
Baudrillard’s Challenge: A Feminist Reading.

Routledge, 2000, 212 pp.
$CDN. 39.95 paper (0-415-18076-7), $CDN. 128.00 cloth (0-415-18075-9)

Baudrillard’s Challenge: a Feminist Reading est à mon avis un ouvrage à la fois surprenant et audacieux. À la lecture de ce livre, j’ai été doublement surprise. Premièrement, cet ouvrage surprend par sa problématique qui vise dans un sens large la réhabilitation de l’œuvre du célebrissime mais fort controversé sociologue français Jean Baudrillard dans le contexte intellectuel anglophone contemporain. Deuxièmement, il surprend par ses objectifs : convaincre à tout prix l’intelligentsia féministe contemporaine de la validité et de la pertinence épistémologique des thèses baudrillardiennes (simulation, séduction, hyper-réalité) en ce qui a trait à l’appréhension critique des rapports sociaux de sexe.

Tout en reconnaissant l’ampleur des malentendus et des divergences évidentes entre Baudrillard et les principales porte-parole du féminisme des deux côtés de l’Atlantique, Victoria Grace plaide avec conviction pour l’intégration de l’approche baudrillardienne qu’elle considère complémentaire aux intentions théoriques du féminisme contemporain. Quand j’ai entamé la lecture de cet ouvrage, ardu et difficile par moment mais fort intéressant, je me suis heurtée à un obstacle : celui de sa raison d’être. Pour avoir suivi dans le passé les péripéties de la malencontreuse et souvent fâcheuse confrontation entre les féministes et Jean Baudrillard j’ai spontanément résisté à ce livre sur Baudrillard produit par une spécialiste britannique des Feminist Studies en l’an 2000. En effet, à mes yeux de spécialiste de la Sociologie de la Culture et des Théories Sociales Contemporaines qui œuvre dans un contexte francophone, la validité épistémologique de l’édifice théorique de Jean Baudrillard n’a jamais laissé planer aucun doute. Fort heureusement, l’érudition, la fougue et l’adresse théorique de Victoria Grace -qui a comme principal avantage de saisir le nuances et le subtilités idiosyncrasiques de l’œuvre de Jean Baudrillard - ont su retenir mon attention et c’est le cas de le dire à me re-séduire!

De façon fort rigoureuse et très convaincante l’auteure poursuit sans lâcher prise la démonstration méticuleuse de la nécessité de reconsidérer la place qu’a occupée Baudrillard dans le corpus théorique que la tradition féministe contemporaine a institué. Se déclarant d’emblée francophile de cœur et d’esprit ainsi que féministe Mme Grace s’engage dans un débat soutenu et systématique avec les théoriciennes féministes de tradition anglo-américaines avec une idée bien claire en tête : les convaincre de faire une place (comme elles l’avaient fait pour d’autres auteurs français tels que Foucault) à Baudrillard dans leur panthéon théorique.

C’est sur ce plan spécifique que je trouve l’entreprise de l’auteure fort audacieuse. En effet, elle entreprend avec la détermination et la passion typique de la “ fan ” un dialogue fascinant, soutenu et méticuleux avec un nombre remarquable de penseur-e-s (surtout mais non pas exclusivement) anglophones contemporains. L’érudition de Victoria Grace est certaine, sa connaissance de l’œuvre de Baudrillard impressionnante et sa passion politique vivace. Comme elle le souligne dans son introduction, l’auteure «s’engage avec» l’œuvre de Baudrillard. «This is not a book about Baudrillard : it is an engagement with his work,» nous précise-t-elle à la page 3 de son livre. Elle va rester fidèle à cet engagement tout au long de sa vaste entreprise en discutant et en polémiquant avec ses nombreux interlocuteurs.

Chemin faisant, elle traverse avec certitude et aisance le territoire complexe et souvent piégé de la pensée de Baudrillard, auquel elle adhère de façon presque mimétique. Il faut absolument applaudir, sur ce point l’effort de systématisation de Mme Grace qui nous lègue ainsi au delà même de ses intentions premières une synthèse fort originale de l’œuvre de Baudrillard. À mon avis, Baudrillard’s Challenge pourrait aisément servir aussi d’ouvrage de référence pour des cours portant sur la pensée de Jean Baudrillard. On y retrouve non seulement les thèses du grand sociologue français mais celles de ses principaux interlocuteurs, exégètes, interprètes et critiques non seulement féministes mais non-féministes avec lesquels Mme Grace discute de façon critique les différents aspects de l’héritage baudrillardien. Les noms et les œuvres des auteur-e-s consulté-e-s se succèdent. À travers un réseau impressionnant de références solides ou se côtoient et s’entrechoquent les perspectives d’un nombre phénoménal d’auteurs dont Iriguary, Chodorow, Butler, Rose, Kristeva, Weir, Braidotti, de Beauvoir, Kirby de Lauretis, Strickland, Fraser, Bordo, di Stephano, Cook, Kellner, Poster, Gane, Tierney, Rojek, Goshorn, Mme Grace valide le sérieux de son entreprise et assure la rigueur de son argumentation. Son hypothèse centrale étant que Baudrillard est tombé entre les mailles des intérêts théoriques et pratico-pratiques des différentes factions qui ont mobilisé la scène intellectuelle anglo-américaine,  entre autres la nouvelle gauche et le féminisme. Consciemment ou inconsciemment, pour des raisons idéologiques ou par mauvaise foi ces factions ont fait déraper et dévier, selon elle l’œuvre de Baudrillard de son objectif premier qui était la mise en place d’une relecture critique de la culture contemporaine ayant comme but de déplacer vers l’univers de l’échange symbolique et de la séduction les frontières théoriques de la pensé héritée.

C est surtout dans les deux derniers chapitres (The Inévitable Seduction et Feminism and the Power Dissolution) de Baudrillard’s Challenge que la démarche de Mme Grace atteint le sommet de sa finalité. C’est dans ces deux dernières parties du texte que se retissent les deux fils conducteurs de l’œuvre, soit la relecture de l’œuvre de Baudrillard telle qu’esquissée à travers ses principaux ouvrages qui s’échelonnent de Pour une critique de l’économie politique du signe à La Transparence du mal, et le plaidoyer pour la réhabilitation des thèses de Baudrillard dans le contexte théorique féministe. L’auteure nous propose ainsi l’œuvre de la théoricienne féministe Donna Haraway comme un exemple particulièrement réussi de cette démarche qui lui tient tellement à cœur. Le manifeste (Manifesto for Cyborgs) de Haraway publié en 1991 dans son ouvrage Simian, Cyborgs and Women, démontre, selon Victoria Grace la possibilité de syncrétismes entre les notions baudrillardiennes de simulacre, de simulation, d’hyper-réel, de séduction et d’implosion et une nouvelle critique féministe qui fait fi des raidissements ontologiques et epistemologiques d’un certain féminisme qui à la lecture de cet ouvrage pourrait être qualifié de :  historiquement et culturellement « désincarné » .

Diane Pacom
Université d’Ottawa
dpacom@uottawa.ca

http://www.arts.ualberta.ca/cjscopy/reviews/baudrillardfr.html
March 2002
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